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Archive for novembre 2010

Montréal, le 1er novembre 2010

 

 

Chers amis,

 

Nous voici réunis autour d’un livre de qualité, forme et contenu, comme il se devait pour célébrer le dixième anniversaire du Festival du monde arabe de Montréal.

 

À tous ceux et celles qui ont voulu ce Festival, l’ont porté dans leur cœur et leur esprit, l’ont fait grandir, l’ont installé solidement dans le paysage intellectuel et culturel du Québec et du monde, j’adresse mes sentiments d’admiration et de reconnaissance. En ce temps où tout apparaissait contraire à leur rêve et à leur projet, ils ont éclairé notre avenir en montrant ce que contient et propose la bienveillance réciproque entre les personnes, les sociétés, les héritages spirituels et culturels. Ils ont montré comment pouvait se construire un sentiment d’intense solidarité en utilisant comme un levier puissant notre diversité constitutive.

 

Depuis dix ans, ils ont apporté à Montréal le meilleur de la création classique ou actuelle du monde arabe, montré sa prodigieuse diversité, illustré par des œuvres fortes les archétypes communs de l’humanité, mis en convergence, voire en fusion, les performances de grands maîtres venus de toutes les latitudes, révélé les superbes talents des Québécois et des Québécoises d’origine arabe et, année après année, lié ces mondes au nôtre dans des spectacles inoubliables.

 

En ce temps, où on oppose violement les identités et les cultures, le Festival du monde arabe a montré que les identités et les cultures se fécondent réciproquement depuis la nuit des temps et qu’elles continueront à se féconder dans un monde où les frontières sont défuntes. Par ses dimensions de dialogue et de recherche, ce festival propose une espèce d’antidote aux perspectives effrayantes d’un monde cédant aux replis, aux fanatismes et au totalitarisme identitaire; une alternative à une humanité ayant perdu l’idée même de son unité constitutive telle qu’elle se déploie dans une diversité elle aussi constitutive.

 

Ce moment est normalement festif, mais nous savons le contexte mondial, occidental, canadien et québécois fort inquiétant.

 

Je m’inquiète pour ma part de l’importation ici des pires thèses des partis d’extrême droite européenne dont les succès récents en Norvège, au Danemark, en Suisse, aux Pays-Bas, en Autriche, en Hongrie et en Serbie reposent sur la négation de toute possibilité de construire la citoyenneté et la solidarité communes sur le pluralisme des provenances et des valeurs.

 

Pour l’Occident aujourd’hui, pour le Québec aujourd’hui, la question centrale est celle de la redéfinition de l’identité. À ceux qui croient que nous ne pouvons pas intégrer plus d’immigrants sans mettre en balance la survivance de la distinction québécoise, je soumets que nous ne pourrons pas assurer cette survivance si nous n’accueillons pas davantage d’immigrants et, en conséquence, je milite pour le doublement de leur nombre. Depuis un quart de siècle, nous savons le gouffre démographique, social, économique et culturel qui attend les Québécois s’ils ne renversent pas les fondamentaux qui fondent aujourd’hui leur insouciante attitude concernant leur avenir proche. Il faut le dire et le répéter : la survivance est désormais indissociable d’une forte immigration.

 

Cette affirmation a pour aujourd’hui l’importance qu’avaient, au moment de la Révolution tranquille, la prise de contrôle de l’économie et la scolarisation universelle des enfants du Québec. La rhétorique officielle vante aujourd’hui « le modèle d’intégration québécois »… mais nous accueillons trop peu d’immigrants et avons peine à garder ceux et celles qui nous ont choisis et que nous avons choisis.

 

Le Québec a besoin urgemment d’une politique de la population qui soit audacieuse et inventive. Cette politique, il faut le dire et le redire, passe nécessairement, dans un premier temps, par un doublement immédiat du nombre des immigrants accueillis aujourd’hui par le Québec. Elle appelle de plus une redéfinition radicale de la politique de l’immigration qui, fondée sur une charte des droits des immigrants, traiterait désormais ces derniers comme une ressource précieuse, l’une des plus précieuses pour la survivance du Québec comme société assurée, distincte et francophone en Amérique… francophone si nous y mettons le prix!

 

 

Cette redéfinition concerne la valeur des diplômes dont la non-reconnaissance constitue un abus criminel en plus d’être un gâchis social ? Comment peut-on recruter de nouveaux Québécois en valorisant leur diplôme pour les dévaloriser brutalement dès qu’ils ont franchi nos frontières? On nous répliquera qu’on y travaille! L’urgence impose un autre rythme, une autre transparence sur cette question majeure.

 

Cette redéfinition concerne le sous-emploi des immigrants à formation et compétence égales voire supérieures, cette discrimination systémique qui est aussi perte économique lourde? Outre ce déni de droit et des droits, cette situation désormais connue jette une ombre froide sur la réputation du Québec dans le monde. À quand une politique de discrimination positive faisant la preuve que nous exécrons la dégradation actuelle?

 

Et la perte considérable des nouveaux Québécois, cette saignée constante de cette part de nous-mêmes? Peut-on nous dire le nombre de ceux et celles qui sont venus depuis l’an 2000 et qui sont repartis depuis, et les motifs de cette perte nette?

 

Si les bonnes âmes se liguent contre le port d’un simple foulard par quelques personnes isolées, comment expliquer leur silence face à des abus aussi flagrants et des discriminations aussi manifestes?

 

Le Québec, nous le répétons, a besoin urgemment d’une politique de la population qui soit audacieuse et inventive à moins que nous soyons satisfaits d’enregistrer béatement les preuves de son rétrécissement, ne nous rendant pas compte du dynamisme démographique de l’Amérique, y compris du Canada et, en comparaison, de la lente « maritimisation » du Québec.

 

Il importe de rappeler que nos concitoyens d’origine arabe représentaient, en 2006, pas plus de 1,83% de la population totale du Québec; qu’ils proviennent de deux grandes régions du monde, le Proche-Orient et le Maghreb, et majoritairement de six pays : le Liban, l’Égypte et la Syrie pour le Proche-Orient; le Maroc, l’Algérie et la Tunisie pour le Maghreb. Ils sont généralement plus jeunes, beaucoup plus jeunes, et plus scolarisés que la moyenne québécoise et la quasi-totalité d’entre eux ont une excellente maîtrise de la langue française. Voilà bien un formidable enrichissement pour notre société.

 

Et pourtant, les ressortissants québécois d’origine arabe ont fait l’objet de vastes campagnes de dénigrement fondées sur l’hideux concept de la culpabilité collective, spécieux mélange de soupçons généralisés et de cas d’espèce, réactions démesurées devant certains comportements individuels, front du refus face à l’ébranlement appréhendé de nos valeurs dont la laïcité et l’égalité homme-femme. Dans cet état de défense, on ne fait pas dans la nuance. Ces Arabes sont des musulmans (ce qui n’est vrai qu’en partie seulement) et, en conséquence, l’islam est à nos portes. Le « crois ou meurs » de cette version de la laïcité est la doublure, sans plus, « du crois ou meurs » des intégristes.

 

Mes amis québécois d’origine arabe sont unanimes. Ils ont senti se lever un vent hostile ces dernières années au Québec et notamment à l’occasion du pénible et douloureux spectacle de la Commission Bouchard-Taylor, dont les travaux ont été retransmis intégralement par la télévision publique. Certains jours, en effet, les témoins émus aux larmes évoquaient devant les commissaires impassibles, les dangers qui les menaçaient et les peurs qu’ils ressentaient dans des régions où aucun immigrant, et à fortiori aucun immigrant arabe, n’avait jamais élu domicile. Ils sont restés figés devant le petit écran où, tel comportement d’une personne isolée prenait soudain la dimension d’un péril d’envergure nationale. Ils s’interrogent sur cette espèce de profilage récurrent qui place leur communauté sous une loupe grossissante et contribue à créer l’impression que ces gens-là sont au travail pour faire imploser les consensus acquis et pervertir la citoyenneté commune.

 

C’est en ce sens que le Festival du monde arabe de Montréal préfigure notre avenir possible : une prise d’initiative audacieuse et inventive, une rencontre culturelle soucieuse de faire leur place aux réalités et aux créateurs d’ici; une rencontre culturelle de haut niveau amenant à Montréal les plus grands créateurs d’une ère de civilisation; une rencontre culturelle respectueuse du caractère français et francophone de Montréal et du Québec. Et cette rencontre est pensée, déployée et offerte par des Montréalais et des Québécois venus d’ailleurs! Gagnant gagnant, dit-on, de certaines formules novatrices. Tel est peut-être ce que Miron le magnifique nommait « la mémoire de demain ». Telle est certainement une mise en œuvre effective de la Convention sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles. Le Québec s’est battu pour cette Convention de l’UNESCO et nous nous sommes répandus dans d’innombrables rencontres dédiées au dialogue entre les cultures. Tout cela est très bien!

 

Mais ce qui est attendu aujourd’hui est d’une autre nature. Plus difficile peut-être, plus réel certainement, le chantier concret de l’aménagement de cette diversité culturelle, le travail conjoint des concepteurs, des créateurs, des animateurs de la culture pour l’invention d’espaces nouveaux et communs en lieu et place de leur seule évocation furtive et répétitive dans les colloques du domaine. Pour chaque projet ou presque, la prise en compte d’une clause de diversité! Vérité dans le domaine de la culture et vérité dans tous les autres : politique nationale, régionale et locale, gestion publique, conseil d’administration du secteur privé, emplois, etc.

 

Ce qui est attendu c’est l’aménagement concret, visible, palpable du grand « village imaginaire », du grand village de l’imaginaire québécois enraciné ici depuis quatre siècles et conforté par la venue successive des Québécois liant leurs racines, leur héritage, leurs valeurs aux nôtres. C’est en ce sens que le Festival du monde arabe constitue un apport essentiel à ce que nous devons devenir.

 

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