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Archive for janvier 2010

RECONSTRUIRE

Demain, la compassion sera sollicitée par d’autres images que celles, horrifiantes, qui nous sont venues de Port-au-Prince depuis 10 jours. D’où l’importance de tirer le maximum des circonstances actuelles, si pénibles soient-elles, et de tout mettre en œuvre maintenant pour engager et réussir la reconstruction d’Haïti. D’où l’importance de la conférence qui se tiendra à Montréal le 23 janvier prochain et qui contribuera ou non à dégager l’esprit de cette entreprise colossale qui pourrait s’étendre sur deux décennies et davantage.

> Il s’agit certes de reconstruire ce qui a été détruit matériellement, les habitations par centaines de milliers, les routes par centaines de kilomètres, les bâtiments publics et tant d’autres infrastructures y compris celles du domaine de la communication, de l’énergie et de fourniture d’eau pour au moins deux millions de personnes. Mais à partir de quel plan, selon quel rythme, avec quel financement et sous quelle autorité?

> Il s’agit aussi de reconstruire les institutions, toutes les institutions, celles de l’État qui est « décapité » selon la terrible expression de Dany Laferrière : du Palais présidentiel à la quasi-totalité des ministères, de la Cour suprême aux commissariats de police, des hôpitaux généraux aux dispensaires de quartier, des Instituts spécialisés aux écoles de base, des établissements dispensant des services publics spécialisés, permis divers et autres documents administratifs aux institutions pénitentiaires. Il s’agit pour chacune de ces institutions de reconstituer les équipes décimées, de recréer leurs capacités administratives et de services. Mais à partir de quel plan, selon quel rythme, avec quel financement et sous quelle autorité?

> Il s’agit enfin de venir en aide à un nombre incalculable de personnes de toutes conditions et de tous âges, membres de familles démembrées, orphelins par milliers, personnes âgées devenues isolées, handicapés physiques et handicapés mentaux, hommes et femmes croulant psychologiquement sous le poids d’une telle accumulation d’épreuves. On dit le peuple haïtien résilient et il l’est en effet. Mais cette qualité ne le protège pas des effets actuels et à venir du stress extrême qui vient de s’abattre sur lui. Comment déployer cette aide en direction de centaines de milliers de personnes? À partir de quel plan, selon quel rythme… vous connaissez la suite!

Enfin, reconstruire peut-il signifier simplement recréer les conditions économiques et sociales prévalant en Haïti avant que la terre vacille : près de 50% des Haïtiens sans aucun statut civil et aucun enregistrement dans quelque registre public que ce soit, 65% affectés par le chômage et plus de 70% par l’illettrisme. Ces statistiques dessinent une société de toutes les pénuries au cœur de la plus riche région du monde. Les Haïtiens peuvent et doivent faire mieux, et nous avec eux, pour mettre fin au scandale de cette pauvreté extrême qui conjugue tous les dénis de droits humains. La reconstruction nous en donne l’occasion. Elle sera certes matérielle. Mais elle doit aussi viser à donner enfin des assises durables à la reconnaissance de la dignité des Haïtiens.

Cette reconstruction est vouée à l’échec si certaines conditions exigeantes ne sont pas respectées. La reconnaissance de ces exigences ou non fera de la Conférence de Montréal un levier de la reconstruction ou la réduira à un exercice de relations publiques, sans plus.

– La mise en place rapide d’une Commission internationale restreinte chargée, en partenariat étroit avec le gouvernement haïtien, de la reconstruction d’Haïti sous l’autorité d’une personnalité de très haut niveau; Haut Commissaire onusien nommé par le Conseil de Sécurité et disposant d’une autorité politique, financière et administrative indiscutable sur l’ensemble des ressources en provenance de la communauté internationale. Il doit aussi déterminer ses propres règles d’engagement et ne pas dépendre de celles prévalant dans plusieurs systèmes nationaux et qui sont, en soi, devenues des obstacles systémiques à la coopération internationale en raison de leur complexité, lourdeur et insensibilité aux situations singulières. Les noms des anciens premiers ministres Chrétien et Clark circulent.

Invoquant la souveraineté nationale, certains récuseront ce qui, à leurs yeux, constitue une forme dissimulée de tutelle. À circonstances éminemment exceptionnelles, réponses spécifiques et exceptionnelles. L’objectif est clair : Haïti doit être reconstruit et reconstruit rapidement. Les responsabilités sont aussi clairement établies. L’État haïtien doit être partie prenante de cette entreprise qu’il ne peut manifestement pas conduire seul.

– L’élaboration progressive et la mise en œuvre d’un plan de reconstruction matérielle, sociale et économique d’Haïti en lien étroit avec le gouvernement haïtien et les organisations de la société civile du pays. Chercher à reconstruire Haïti sans le consentement sollicité et obtenu de ses habitants est un passeport pour l’échec. Cette exigence est fondamentale.

– Enfin, compte tenu des circonstances, les organisations internationales et les États doivent mettre de côté leur déplorable habitude de faire des annonces, notamment d’appui financier, pour par la suite ne pas les respecter comme on a pu le constater par le passé. Ce trait de l’irresponsabilité éthique et politique des États est déplorable à tous égards. Peut-être faut-il créer un comité international de vigilance pour que cette honteuse méthode de relations publiques ne vienne pas, cette fois, décourager l’initiative et pervertir l’idée même de justice et de solidarité internationales. À cet égard, après cette phase initiale d’ajustement et de nécessaire compréhension du drame, les médias doivent reprendre leur fonction critique et cesser de se comporter comme les relais des politiques. Leur apport sera essentiel dans l’analyse et le suivi des choix effectués pour la reconstruction matérielle, politique, économique et sociale d’Haïti.

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Texte paru dans le quotidien Le Devoir du 23 décembre 2009.

Deux ans déjà. L’invention géniale de Kofi Annan a survécu à tous les scepticismes. Depuis 2008, les 192 pays membres des Nations Unies subissent le même examen – l’Examen périodique universel (EPU) – concernant leur politique des droits de l’homme, comme on dit toujours dans la grande organisation. Dans la belle salle XX du Palais des Nations de Genève, décorée par le peintre espagnol Miquel Barceló, 96 pays ont déjà subi cet examen, 96 autres le subiront au cours des deux prochaines années.

Une première

Pour les États, cet examen constitue une première. En effet, jamais ils n’avaient eu à se soumettre à un examen exhaustif et public, à l’évaluation de leur politique et à la qualité de leurs institutions (ou les manquements de ces dernières) dédiées aux droits fondamentaux de leurs citoyens. Jamais ils n’avaient eu à présenter leur politique du domaine, à la soumettre à l’évaluation critique de tous les autres États, à répondre aux appréciations contrastées de ces derniers et de recevoir des recommandations pour sa mise à niveau. Jamais, ils n’avaient eu à répondre aux évaluations d’ensemble, aux propositions et aux critiques des ONG nationales et internationales et à celles des Nations Unies.

Un système imparfait mais fonctionnel

Le système repose sur une pluralité de références : un rapport national soumis par l’État qui est examiné, complété, voire mis à mal, par deux synthèses établies par le Haut-Commissariat aux droits de l’homme, la première résumant le savoir onusien, la seconde, les communications des ONG nationales et internationales. Le système prévoit l’intervention de trois pays facilitateurs assurant la liaison entre le pays examiné et le Conseil des droits de l’homme où s’effectue ce « grand oral ». L’examen lui-même prend la forme d’un dialogue interactif entre les représentants du pays examiné, ceux des États membres du Conseil et ceux de tous les autres États membres de l’ONU, s’ils le souhaitent. Enfin, l’opération se conclut par le dépôt de recommandations et la réponse du pays examiné.

À ce jour, tous les États appelés ont répondu présents et se sont soumis à l’EPU. Cette vaste opération n’a pas été remise en cause et n’a pas subi de blocage depuis ses commencements. Certes, aucun État n’échappe tout à fait à la tentation d’instrumentaliser le mécanisme. Certains l’ont fait sans retenue, d’autres avec nuances. À cet égard, l’analyse des documents nationaux est instructive. Au risque du ridicule, quelques uns, peu nombreux, dont Cuba, se sont posés en modèle et se sont faits les apologistes de leur propre politique. D’autres, dont le Canada, ont privilégié une description bureaucratique favorable de leur situation, une photographie de l’existant sans plus. Enfin, un troisième groupe d’États, dont l’Inde et le Brésil, ont proposé une radiographie de leur situation. Ces États n’ont pas craint de faire apparaître les limites de leur politique, les difficultés de leur mise en œuvre, les carences de leurs institutions, le poids des mentalités et leur volonté de surmonter ces obstacles redoutables.

Appelés à s’approprier les recommandations qui leur sont adressées, certains États, la Chine par exemple, ont rejeté toutes celles qui portent vraiment à conséquence et ont retenu celles qui ne menacent pas leur système clos. D’autres États ont effectué une sélection plus substantielle mais toujours très sélective. Enfin, une troisième catégorie s’est montrée réceptive en acceptant de nombreuses recommandations et en identifiant les voies et moyens de leur mise en œuvre.

Ce système intergouvernemental est imparfait. Trop de recommandations sont formulées dans des termes généraux. Trop de marges sont laissées aux États qui, au nom de la sacro-sainte souveraineté nationale, demeurent libres d’accepter ou de rejeter les recommandations qui leur sont adressées. Enfin, leur mise en œuvre est, elle aussi, l’affaire exclusive des États. Mais le système a le mérite d’exister. Il soumet toutes les puissances publiques étatiques à la question et proposent les mesures susceptibles de corriger ce qui doit l’être. Enfin, de ses travaux émergent un état des lieux concernant la protection des droits à l’échelle de chaque État et à l’échelle mondiale.

On a beaucoup dit, et avec raison, que la complaisance dominait les prises de position de certains États. Cependant, de nombreuses délibérations ont été transparentes, directes voire brutales. On lira, pour s’en convaincre, celles qui ont marqué l’examen de la Fédération de Russie, du Canada, des Philippines, de la Grande Bretagne, de l’Érythrée, parmi tant d’autres (http://upr-epu.org).

Un système perfectible et utile

La première qualité de ce système est de maintenir à l’agenda international la question des droits de la personne et de réaffirmer l’existence et la valeur de normes communes pour l’ensemble de l’humanité. Sa deuxième qualité est de forcer le débat et la proposition visant le plein respect de ces normes. Sa troisième qualité est de dire, pour chaque État, ce qui doit être abandonné ou initié pour que soit mise en œuvre une politique respectueuse de la dignité de tous et de toutes. Enfin, ce système imparfait est un système universel. Il s’applique à tous les États, sans distinction. Il les oblige, tous, à s’expliquer et les appelle à mettre à niveau leur politique de protection des droits en fonction des normes universelles et communes transcendant les nationalités et les particularités indéniables des uns et des autres. Son caractère universel est aussi illustré par cette disposition considérable autorisant et invitant tous les États à apprécier, voire à juger publiquement, tous les autres dans un domaine sensible de souveraineté. Cette forme d’ingérence mutuelle systématisée est sans précédent.

Cette appréciation et ce jugement portent sur le vaste domaine prévisible des discriminations. Mais ils identifient aussi les dénis radicaux : tribunaux d’exception, système judiciaire de complaisance, corruption, exécution extrajudiciaire, disparition forcée, torture, crime sexuel, trafic des personnes, censure, persécution des défenseurs des droits et abus systémique des droits des nations autochtones. Ainsi, de nombreuses déviations criminelles et barbares arrêtées par des États ont été mises à nu par d’autres États. Le « grand oral » n’a pas toujours été sans rigueur et sans vérité. Il a forcé parfois les esprits « à se représenter ce que cela signifie d’être jeté dans le monde sans aucune protection », selon les mots d’Herta Müller.

À mi-parcours de son premier cycle d’une durée de quatre années, il est possible d’affirmer que l’EPU a grandi. Sa maturation est indiscutable. Entre les premiers examens, début 2008, et ceux de décembre 2009, le contraste est saisissant. La complaisance et la prudence initiales ont fait place à plus d’exigence et plus de vérité. La toute première session d’examen a produit 309 recommandations dont 207 furent retenues, la dernière complétée en a compté près de mille, dont 730 furent retenues. Dans la grisaille actuelle de la mondialisation, ces dernières sont autant de percées de lumière.

Des avancées insuffisantes et inestimables

Il serait prématuré de dresser un bilan définitif de l’invention de Kofi Annan. Ce bilan devra notamment intégrer la mise en œuvre (ou non) par les États des recommandations reçues. À cette étape, il est raisonnable d’espérer et de croire que l’EPU produira de vrais résultats dans de nombreux pays. Certains sont déjà vérifiables, d’autres annoncés : signature et ratification des instruments internationaux des droits humains; mise à niveau, là où elles existent et, création là où elles font défaut, d’institutions nationales du domaine, modifications législatives visant à dissoudre diverses discriminations; ouverture des frontières aux enquêteurs internationaux, etc.

De Genève où se poursuit l’examen des États, l’attention doit se porter vers les capitales où la mise en œuvre (ou non) des recommandations donnera toute sa signification à ce système imparfait mais fonctionnel, perfectible mais non sans fécondité. Certes, il n’y aura pas de saut qualitatif mais il pourrait y avoir, il y aura, des avancées mesurables. Elles seront certes insuffisantes, mais, pour ceux et celles qui en bénéficieront, elles s’avéreront inestimables. En effet, tout enrichissement des conditions d’exercice des libertés humaines constitue un acquis précieux. Ce n’est pas dévaluer l’EPU dont l’existence mérite un appui critique que de rappeler que la reconnaissance effective des droits et la pratique des libertés humaines ne sont jamais données et jamais acquises définitivement, qu’elles appellent une attention de tous les instants, une défense éternelle.

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À tous nos lecteurs, des vœux fervents de bonne année et aussi quelques engagements de notre part : une plus grande régularité et le partage du blogue avec quelques signatures prestigieuses. Amadou Lamine Sall est notre premier invité. Depuis Dakar, l’un des plus importants écrivains de la Francophonie nous parle de son pays, le Sénégal et aussi de l’Afrique, tous deux à bâtir autrement, nous dit-il.

Jean-Louis Roy


Que peut-on donc souhaiter à ce cher pays au seuil de cette nouvelle année 2010? Sûrement pas de vivre dans la peur, la haine, la pauvreté, l’indignité. Nous ne pouvons pas être ce peuple-là. Nul peuple d’ailleurs ne mériterait de vivre sous de telles perspectives. Ce n’est pas vrai que notre pays va bien. La mer est tombée dans l’eau, me dirait joliment ma maman! Mais il reste notre pays et nous l’aimons. Si nous vivions dans un monde sans « politique », nous serions certainement plus heureux. Dans la conduite de la cité, c’est la politique ou du moins la manière dont elle est exercée qui fait mal. Quand on pense que le plus grand nombre des Sénégalais a décidé de ne s’affilier à aucun parti, sinon à celui de la liberté, que ce sont les partis politiques qui nous isolent du paradis et empoisonnent notre quotidien, s’ils ne le rendent pas dangereux et inquiétant, on mesure l’injustice subie par l’immense majorité!

Mais ce n’est pas parce que notre pays va mal, qu’il doit en mourir. Il est de notre devoir et de notre responsabilité de veiller sur lui, de le soigner, de l’entourer de toute notre attention, même si attention ne rime pas avec privation et désespoir. Ces deux-là tuent maintenant chez nous, presque à égale distance du sida. Le dénuement et la honte tuent aussi, car notre peuple profond se nourrit encore de valeurs qui lui interdisent d’accepter un tel sort. C’est une mort dans le silence, quand on vous ôte jusqu’à cette dignité qui servait de repas et de boubou.

Depuis notre accession à la souveraineté nationale, les Sénégalais, d’ethnies différentes, ont donné le plus ardent des exemples de vie en commun. Cet héritage sans prix a fait du Sénégal un pays attachant. Pourquoi donc la politique et les politiciens voudraient-ils nous arracher ce si précieux legs? Pourquoi donc se déchire-t-on autant, en brisant les amarres pour nous conduire vers des vents et un océan d’où personne ne reviendra indemne? Il est temps de désarmer les cœurs de la haine. Nous savons combien un tel appel pourrait paraître surréaliste pour certains radicaux, quand on considère l’état social, économique, voire psychologique et psychiatrique même dans lequel se trouve notre pays. Mais c’est bien pourtant là, l’unique voie de salut. Si nous ne pouvons pas jeter les politiciens à la mer – ils ont de plus en plus des calculs et non des responsabilités – acculons les au consensus. Pour paraphraser l’universitaire néerlandais Ruut Veenhoven, nous ne demandons ni une société libérale, ni une société socialiste, ni une société social-démocrate, ni une société religieuse. Tout ce que notre peuple demande c’est à défaut de vivre heureux, de vivre tout court. Chez nous, ni la performance du discours politique, ni les sermons du vendredi n’ont créé un progrès social. En un mot, le Sénégal serait à sec. C’est la panne générale. Nous semblons ne plus rien attendre de la politique. Des compagnonnages idéologiques inattendus et contre-nature qui ont même tourné en complicités amoureuses, ont fini par virer au rapport de force, à la haine. Des blessures se sont ouvertes qui ne se refermeront pas de sitôt. Des vengeances mûrissent en silence.

Notre pays mérite t-il cela? Devons-nous préparer notre avenir avec tant de couteaux qui attendent?

Levons-nous tous pour dire que cela suffit. Appelons à la mesure, à l’honneur retrouvé. L’acte citoyen n’est pas seulement de se révolter contre les injustices sans nom et il faut se révolter. L’acte citoyen consiste surtout à œuvrer pour la concorde. C’est à l’Etat, le premier, de trouver les solutions justes pour freiner la course vers le chaos. Nous devons tous tenter de choisir des voies moins tragiques. Notre pays a besoin d’un nouveau souffle politique, religieux, car mêmes ceux-là qui ont pris le parti d’être les compagnons de l’islam, ont déserté, parmi les plus nombreux, les vrais chemins de Dieu et dévoyé depuis bien longtemps Sa morale et Son éthique. L’impasse aujourd’hui est si cruelle, la rupture si totale, qu’il nous faut s’arrêter, faire le décompte de nous-mêmes. Nous sommes au cœur du vide éthique et philosophique au profit de la tyrannie du gain. Je ne veux pas croire que la modernité avec sa « décadence morale qui frappe l’humanité » ainsi que l’extrême acuité du poids du social, aient autant castré notre élan vers le Sacré. A penser désormais qu’il faut secourir Dieu et non Ses sujets!

Ce qui fait peur aujourd’hui, c’est bien le choc des ignorances. Il s’y ajoute que nombre de chefs religieux musulmans ne paraîtraient plus, à l’image de ceux d’hier, constituer des régulateurs de tension sociale et politique. Il existe désormais trop de délestages entre eux et nous. Par ailleurs, les Sénégalais, parmi les plus nombreux, ne sauraient également être vierges de toute critique. Il nous faut en effet d’inoxydables valeurs civiques que nous ne possédons plus. La discipline est garante du développement, de la cohésion et de l’harmonie d’une société. Elle différencie le civilisé du sauvage. Elle est le premier respect de soi avant les autres. Faudrait-il un jour aller « de la morale au droit » si l’anarchie le justifiait? La responsabilité, note Sartre, c’est la revendication des conséquences de la liberté. Bien sûr, le sismographe de la République est le premier magistrat de notre pays. Il lui faut plus que d’être un homme. Il doit être le repère et l’horloge de la nation. Au sommet de la montagne, il est le premier vigile sur qui pèsent notre sécurité et notre sérénité. Mais face à tous les maux, nous devons cultiver un esprit de grandeur et de dépassement. Préférons la révolution à l’émeute. Posons des actes fondateurs et historiques au seul profit de notre peuple. Pour cela, il nous faut un trésor de sérénité, une infaillible lucidité. Il s’agit surtout de donner aux populations, parmi les plus atteintes, les plus déshéritées, la dignité de vivre et de pouvoir chaque matin regarder leurs enfants sans baisser les yeux. Avant de penser aux fleurs, il faut penser au pain, disait Senghor.

A la vérité, sans sourciller, nous reconnaîtrons tous que ce n’est pas le peuple sénégalais qui a failli dans ses choix, mais bien ceux à qui il a toujours confié son avenir. Mais notre destin n’est pas scellé. Il y a l’avenir. Et c’est cela qui forge l’espoir. Aucun homme politique ne peut s’enorgueillir aujourd’hui de venir nous dire que les politiques ont rempli leur mission. La politique a stocké trop de venin dans le corps des Sénégalais. Il faut maintenant dépenser ce venin en repentance et bâtir autrement notre pays. Mon ami l’ambassadeur de Tombouctou disait paradoxalement que « nous avons besoin des hommes politiques, et les pires, car ce sont ceux-là qui nous tiennent éveillés et vigilants au sein d’Etats qu’ils rendent fragiles et désespérés ». Allez savoir!

Le peuple sénégalais a besoin, quant à lui, de respect. Le respect est le premier visage de la morale. Evitons de n’avoir demain que le remords comme compagnon de notre révolte. Nous devons être tous à la fois responsables de l’honneur de la République et pas chacun, isolément, de son propre honneur, même si certains ont courageusement choisi de n’être responsables ni de l’un ni de l’autre. C’est là le raffinement de l’immoralité. Cela s’appelle d’un mot : la fin de l’histoire. Notre pays a cette réputation d’être privé d’or mais pas de venin. Ce n’est pas toujours du chaos que renaît l’ordre. Force doit plutôt rester à la loi, même s’il arrive qu’elle soit humiliée, déconsidérée; à la justice même si la nôtre a été accusée, à tort ou à raison, d’être installée dans une longue sieste, sinon d’être « en guenilles ». Elle se réveillera si ce dont on l’affuble est vrai, car je garde d’elle l’image admirable et intraitable de hauts magistrats dont certains, parmi les plus nombreux, ont donné à notre pays son rang, défendu la démocratie au prix de leur vie, fait espérer à la force de croire au droit. La justice est notre ultime recours, car elle seule « peut montrer la limite de leur puissance aux détenteurs du pouvoir et donner sa dignité à l’organisation des sociétés humaines ». Hormis Dieu, seule la justice est au-dessus de tout. Toutefois, sachons tous, où que nous servions, qu’il est des péchés pour lesquels il n’existe de pardon ni sur terre ni aux cieux. Donnons-nous un temps dans ce pays pour ne jamais arriver à la guerre civile et appelons ce temps: l’éternité. Battons-nous pour ce que nous construirons ensemble de beau et de grand, pour ce que nos devanciers nous ont déjà laissés de solide et d’exemplaire, et non pour ce que nous allons détruire pour longtemps en mettant le Sénégal en péril. La démocratie n’est pas un confort, c’est un espace de désaccords et d’adversités, mais pas de haine, d’appel à la mort et au néant. Ne jamais oublier surtout que la plus grande humiliation que l’on peut infliger à son peuple, c’est de laisser l’impunité vivre et s’engraisser. Nous ne sommes pas encore un pays où on ouvre la bouche que chez le dentiste. Le voudrait-on, ne le pourrait-on jamais. Les forces vives de ce pays le démontrent chaque jour dans leur combat souffrant mais tenace pour la liberté.

C’est un poète, Paul Eluard, qui nous apprenait ceci : si je suis sur la terre / c’est que d’autres y sont aussi. Ce monde est petit / petit comme une journée. Pour dire que personne ne naît seul, que nous devons veiller à ceux qui souffrent près de nous, sans micro; que la vie est un aéroport, un espace de transit; que nous devons privilégier l’éthique avant le travail, car elle est le préalable à une société saine, c’est elle qui récompense et arme une conscience reposée et propre, commande la pugnacité qui ouvre les portes du développement. Il reste bien sûr le plus inacceptable : l’inculture! Le Sénégal est beaucoup trop petit, trop étroit, et l’Afrique trop inquiétante encore dans sa marche vers l’unité, pour que nous nous payions le luxe d’un déchirement sans nom. On aurait tourné le dos à tout ce qui avait jusqu’ici fondé notre nation et notre spécificité. On aurait fait offense à nos saints, à nos mères, à nos pères qui ont tant veillé et tant prié pour leur pays. Ma fierté c’est quand je suis à Lisbonne, Tokyo, Moscou, la Havane, Johannesburg, Paris, Hanoï ou Cayenne, et que l’on me demande toujours : Comment va donc ce pays où la gaieté est si contagieuse et où les femmes sentent si bon? Faisons que nos amis du monde entier, du Sahara à l’Antarctique, gardent de nous et de notre peuple, pour longtemps, ce sourire sénégalais qui est le soleil du cœur.

Puisse Dieu précéder toujours les Sénégalais, qu’Il commande leur cœur et bénisse ce grand petit pays malgré les vents mauvais, le fouet des privations. Bonne année à tous!

Amadou Lamine Sall

Poète

Lauréat des Grands Prix de l’Académie française

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