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Montréal, le 1er novembre 2010

 

 

Chers amis,

 

Nous voici réunis autour d’un livre de qualité, forme et contenu, comme il se devait pour célébrer le dixième anniversaire du Festival du monde arabe de Montréal.

 

À tous ceux et celles qui ont voulu ce Festival, l’ont porté dans leur cœur et leur esprit, l’ont fait grandir, l’ont installé solidement dans le paysage intellectuel et culturel du Québec et du monde, j’adresse mes sentiments d’admiration et de reconnaissance. En ce temps où tout apparaissait contraire à leur rêve et à leur projet, ils ont éclairé notre avenir en montrant ce que contient et propose la bienveillance réciproque entre les personnes, les sociétés, les héritages spirituels et culturels. Ils ont montré comment pouvait se construire un sentiment d’intense solidarité en utilisant comme un levier puissant notre diversité constitutive.

 

Depuis dix ans, ils ont apporté à Montréal le meilleur de la création classique ou actuelle du monde arabe, montré sa prodigieuse diversité, illustré par des œuvres fortes les archétypes communs de l’humanité, mis en convergence, voire en fusion, les performances de grands maîtres venus de toutes les latitudes, révélé les superbes talents des Québécois et des Québécoises d’origine arabe et, année après année, lié ces mondes au nôtre dans des spectacles inoubliables.

 

En ce temps, où on oppose violement les identités et les cultures, le Festival du monde arabe a montré que les identités et les cultures se fécondent réciproquement depuis la nuit des temps et qu’elles continueront à se féconder dans un monde où les frontières sont défuntes. Par ses dimensions de dialogue et de recherche, ce festival propose une espèce d’antidote aux perspectives effrayantes d’un monde cédant aux replis, aux fanatismes et au totalitarisme identitaire; une alternative à une humanité ayant perdu l’idée même de son unité constitutive telle qu’elle se déploie dans une diversité elle aussi constitutive.

 

Ce moment est normalement festif, mais nous savons le contexte mondial, occidental, canadien et québécois fort inquiétant.

 

Je m’inquiète pour ma part de l’importation ici des pires thèses des partis d’extrême droite européenne dont les succès récents en Norvège, au Danemark, en Suisse, aux Pays-Bas, en Autriche, en Hongrie et en Serbie reposent sur la négation de toute possibilité de construire la citoyenneté et la solidarité communes sur le pluralisme des provenances et des valeurs.

 

Pour l’Occident aujourd’hui, pour le Québec aujourd’hui, la question centrale est celle de la redéfinition de l’identité. À ceux qui croient que nous ne pouvons pas intégrer plus d’immigrants sans mettre en balance la survivance de la distinction québécoise, je soumets que nous ne pourrons pas assurer cette survivance si nous n’accueillons pas davantage d’immigrants et, en conséquence, je milite pour le doublement de leur nombre. Depuis un quart de siècle, nous savons le gouffre démographique, social, économique et culturel qui attend les Québécois s’ils ne renversent pas les fondamentaux qui fondent aujourd’hui leur insouciante attitude concernant leur avenir proche. Il faut le dire et le répéter : la survivance est désormais indissociable d’une forte immigration.

 

Cette affirmation a pour aujourd’hui l’importance qu’avaient, au moment de la Révolution tranquille, la prise de contrôle de l’économie et la scolarisation universelle des enfants du Québec. La rhétorique officielle vante aujourd’hui « le modèle d’intégration québécois »… mais nous accueillons trop peu d’immigrants et avons peine à garder ceux et celles qui nous ont choisis et que nous avons choisis.

 

Le Québec a besoin urgemment d’une politique de la population qui soit audacieuse et inventive. Cette politique, il faut le dire et le redire, passe nécessairement, dans un premier temps, par un doublement immédiat du nombre des immigrants accueillis aujourd’hui par le Québec. Elle appelle de plus une redéfinition radicale de la politique de l’immigration qui, fondée sur une charte des droits des immigrants, traiterait désormais ces derniers comme une ressource précieuse, l’une des plus précieuses pour la survivance du Québec comme société assurée, distincte et francophone en Amérique… francophone si nous y mettons le prix!

 

 

Cette redéfinition concerne la valeur des diplômes dont la non-reconnaissance constitue un abus criminel en plus d’être un gâchis social ? Comment peut-on recruter de nouveaux Québécois en valorisant leur diplôme pour les dévaloriser brutalement dès qu’ils ont franchi nos frontières? On nous répliquera qu’on y travaille! L’urgence impose un autre rythme, une autre transparence sur cette question majeure.

 

Cette redéfinition concerne le sous-emploi des immigrants à formation et compétence égales voire supérieures, cette discrimination systémique qui est aussi perte économique lourde? Outre ce déni de droit et des droits, cette situation désormais connue jette une ombre froide sur la réputation du Québec dans le monde. À quand une politique de discrimination positive faisant la preuve que nous exécrons la dégradation actuelle?

 

Et la perte considérable des nouveaux Québécois, cette saignée constante de cette part de nous-mêmes? Peut-on nous dire le nombre de ceux et celles qui sont venus depuis l’an 2000 et qui sont repartis depuis, et les motifs de cette perte nette?

 

Si les bonnes âmes se liguent contre le port d’un simple foulard par quelques personnes isolées, comment expliquer leur silence face à des abus aussi flagrants et des discriminations aussi manifestes?

 

Le Québec, nous le répétons, a besoin urgemment d’une politique de la population qui soit audacieuse et inventive à moins que nous soyons satisfaits d’enregistrer béatement les preuves de son rétrécissement, ne nous rendant pas compte du dynamisme démographique de l’Amérique, y compris du Canada et, en comparaison, de la lente « maritimisation » du Québec.

 

Il importe de rappeler que nos concitoyens d’origine arabe représentaient, en 2006, pas plus de 1,83% de la population totale du Québec; qu’ils proviennent de deux grandes régions du monde, le Proche-Orient et le Maghreb, et majoritairement de six pays : le Liban, l’Égypte et la Syrie pour le Proche-Orient; le Maroc, l’Algérie et la Tunisie pour le Maghreb. Ils sont généralement plus jeunes, beaucoup plus jeunes, et plus scolarisés que la moyenne québécoise et la quasi-totalité d’entre eux ont une excellente maîtrise de la langue française. Voilà bien un formidable enrichissement pour notre société.

 

Et pourtant, les ressortissants québécois d’origine arabe ont fait l’objet de vastes campagnes de dénigrement fondées sur l’hideux concept de la culpabilité collective, spécieux mélange de soupçons généralisés et de cas d’espèce, réactions démesurées devant certains comportements individuels, front du refus face à l’ébranlement appréhendé de nos valeurs dont la laïcité et l’égalité homme-femme. Dans cet état de défense, on ne fait pas dans la nuance. Ces Arabes sont des musulmans (ce qui n’est vrai qu’en partie seulement) et, en conséquence, l’islam est à nos portes. Le « crois ou meurs » de cette version de la laïcité est la doublure, sans plus, « du crois ou meurs » des intégristes.

 

Mes amis québécois d’origine arabe sont unanimes. Ils ont senti se lever un vent hostile ces dernières années au Québec et notamment à l’occasion du pénible et douloureux spectacle de la Commission Bouchard-Taylor, dont les travaux ont été retransmis intégralement par la télévision publique. Certains jours, en effet, les témoins émus aux larmes évoquaient devant les commissaires impassibles, les dangers qui les menaçaient et les peurs qu’ils ressentaient dans des régions où aucun immigrant, et à fortiori aucun immigrant arabe, n’avait jamais élu domicile. Ils sont restés figés devant le petit écran où, tel comportement d’une personne isolée prenait soudain la dimension d’un péril d’envergure nationale. Ils s’interrogent sur cette espèce de profilage récurrent qui place leur communauté sous une loupe grossissante et contribue à créer l’impression que ces gens-là sont au travail pour faire imploser les consensus acquis et pervertir la citoyenneté commune.

 

C’est en ce sens que le Festival du monde arabe de Montréal préfigure notre avenir possible : une prise d’initiative audacieuse et inventive, une rencontre culturelle soucieuse de faire leur place aux réalités et aux créateurs d’ici; une rencontre culturelle de haut niveau amenant à Montréal les plus grands créateurs d’une ère de civilisation; une rencontre culturelle respectueuse du caractère français et francophone de Montréal et du Québec. Et cette rencontre est pensée, déployée et offerte par des Montréalais et des Québécois venus d’ailleurs! Gagnant gagnant, dit-on, de certaines formules novatrices. Tel est peut-être ce que Miron le magnifique nommait « la mémoire de demain ». Telle est certainement une mise en œuvre effective de la Convention sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles. Le Québec s’est battu pour cette Convention de l’UNESCO et nous nous sommes répandus dans d’innombrables rencontres dédiées au dialogue entre les cultures. Tout cela est très bien!

 

Mais ce qui est attendu aujourd’hui est d’une autre nature. Plus difficile peut-être, plus réel certainement, le chantier concret de l’aménagement de cette diversité culturelle, le travail conjoint des concepteurs, des créateurs, des animateurs de la culture pour l’invention d’espaces nouveaux et communs en lieu et place de leur seule évocation furtive et répétitive dans les colloques du domaine. Pour chaque projet ou presque, la prise en compte d’une clause de diversité! Vérité dans le domaine de la culture et vérité dans tous les autres : politique nationale, régionale et locale, gestion publique, conseil d’administration du secteur privé, emplois, etc.

 

Ce qui est attendu c’est l’aménagement concret, visible, palpable du grand « village imaginaire », du grand village de l’imaginaire québécois enraciné ici depuis quatre siècles et conforté par la venue successive des Québécois liant leurs racines, leur héritage, leurs valeurs aux nôtres. C’est en ce sens que le Festival du monde arabe constitue un apport essentiel à ce que nous devons devenir.

 

Amadou Lamine Sall

Poète

Lauréat des Grands Prix de l’Académie française

 

Mon si cher poète, cher Président,

J’ai tardé à vous écrire pour fêter à point votre anniversaire. Un séjour au Canada où vous êtes aimé et reconnu, ne m’a pas permis d’être au rendez-vous. Disons, comme tu aimais te moquer de nos envahisseurs Blancs, que je suis cette fois-ci à l’heure coloniale !

Vous auriez eu 104 ans cette année.

104 ans, si significatif et si peu à la fois dans la marche du temps. Tu te rappelles quand je te faisais rire en te proposant d’être le ministre de la culture du Sénégal dans le gouvernement du Président Abdou Diouf qui te succédait ? C’était bien un rêve d’un poète. Là où tu reposes maintenant, je suis sûr que le Seigneur a trouvé en toi son meilleur ministre de la culture. Tu as d’ailleurs tout ce qu’il te faut avec une équipe incomparable autour de toi : Birago Diop, Césaire, David Diop, Gontran Damas, Cheikh Anta Diop, Ousmane Sembène, Kourouma, Djibril Diop Mambeti, Tchicaya Utamsi, Lucien Lemoine, Oumar Seck, Amadou Guèye Ngom, Mamadou Traoré Diop, Fatou Ndiaye Sow, Maurice Sonar Senghor. Tu pourrais faire appel à André Malraux, Albert Camus, Maurice Druon, Mozart, le jeune Ndongo Lô de Pikine et tant d’autres grands esprits qui nous ont comblés sur terre, en nous laissant des œuvres que l’argent ne peut pas donner.

Ici comme ailleurs, le monde va comme il va. Abdou Diouf brigue un troisième mandat dans quelques semaines en Suisse aux fonctions de Secrétaire Général de la Francophonie, ce « machin » auquel les Français feignent d’accorder encore une importance alors que nous en faisons notre respiration même.

Il a beaucoup plu cet hivernage. Beaucoup d’eau mais beaucoup de désespoir aussi. Les inondations laissent des familles entières dans des fosses de misère et de dénuement sans fond. Mais les inondations nous dit-on, ce n’est pas l’État et l’État n’aime pas qu’on le juge à haute voix ! Cependant, de l’autre côté, chez les paysans tes amis préférés, les champs sont fastes et les récoltes bleues comme jamais. Voilà comment Dieu a partagé. Il n’est pas souvent pressé. La meilleure preuve qu’Il nous en donne, c’est un pays capturé où la fonction politique n’est plus un mandat, mais un métier. Peut-être que le Président Wade, pour précéder le futur, nous offrira une Constitution dans laquelle pour cent ans, ne seraient éligibles que les citoyens non affiliés à un parti. Che Guevara le disait : Soyons réalistes, demandons l’impossible. Elle nous fait tellement mal la politique, ou du moins une certaine politique, et on nous dit en plus que c’est elle qui tient et gouverne le monde. Encore si elle ne gouvernait que le monde ! Le pire, c’est qu’elle gouverne nos vies et celles de nos enfants. Et son visage n’est pas toujours beau !

Tiens, mon cher Sédar, ton pays accueille dans quelques semaines le 3e Festival Mondial des Arts Nègres! Certains acquiescent, d’autres boudent et critiquent, comme dans le meilleur des mondes. En effet, la démocratie c’est le jeu des contraires dans le respect de l’autre. Si l’économie ne nous fait ni sourire ni danser ni manger, pourquoi ne pas alors laisser une place à la culture, en complémentarité, le soin de nous rendre heureux et savant ? Ce qui rend aujourd’hui le monde habitable n’est pas dans l’économie mais dans la culture au service de l’humain et de valeurs inoxydables. C’est bien la culture le vrai lieu de l’échange. J’ai décidé de faire de toi, mon cher Senghor, de Césaire et de Malraux, les trois parrains de cette 3e édition de la rencontre mondiale à Dakar des nègres de toutes les couleurs. Qui disait que le noir est une couleur, le nègre une culture, et qu’il existait bien des nègres qui n’étaient pas des noirs ?

Pour dire combien ce Festival devrait s’ouvrir au monde, laissant un peu notre pays respirer enfin, loin des rages qui alimentent les élections de 2012 et l’inacceptable manque d’énergie qui pétrifie notre beau pays. Mon si cher Sédar, il ne serait pas sain pour un homme de culture de nier un tel événement au nom du pain et du feu qui manquent au peuple, quoique tout peut tenir ensemble. Le Festival me va. Tu n’aurais pas dit, non plus. C’est notre famille, notre espace de vie. Il me rassure sur la santé artistique de mon pays, malgré l’insoutenable pollution politique, et cette certitude pourtant que ce grand petit pays aura toujours le dessus sur ses démons. Ton Festival de 1966 célébrait la liberté reconquise et l’aube d’un temps nouveau. Celui que nous allons vivre devra s’interroger sur ce qui reste de nos cultures, de nos identités, de nos engagements, bien au-delà du simple concept de renaissance africaine. A ceux qui veulent coûte que coûte comparer 1966 à 2010, tu serais le premier à dire que tout n’a pas été mieux avant, qu’après toi ce ne sera point le déluge, que le monde évolue et que les Sénégalais ne devraient pas être inférieurs à leur destin. Ce qu’il reste plutôt à souhaiter, c’est que notre peuple et notre pays rentrent pour une seconde fois au paradis.

Ta maison sur la corniche ploie sous les fleurs, et l’hivernage finit. Comme tu le sais, l’Etat l’a achetée. Cela a fait désordre. Le président de la République la rétrocédera au plus vite à ta Fondation pour qu’elle devienne le musée Senghor. C’est du moins mon souhait et mon intime conviction, car pourquoi effacerait-il ce qu’il a déjà tant investi en toi ? Pourquoi laisserait-il à d’autres le soin de te rendre ta maison demain, avec tout le respect déjà consenti pour honorer ta mémoire depuis que tu nous as laissés si seuls ?

Partout de par le monde, tu continues chaque jour à être fêté et chanté. Montréal que je viens de quitter, t’a honoré par une belle place qui porte ton nom. Paris n’est pas en reste. Alexandrie, Beyrouth, et d’autres contrées lointaines comme la Guyane où Doudou Ndiaye Rose et moi avons été les témoins foudroyés d’un hommage hors du temps.

Le 5 décembre prochain, nous viendrons nombreux sur ta tombe t’embrasser avec les poètes du monde venus pour faire de Dakar, pendant une semaine, la capitale mondiale de la poésie avant le troisième nouveau grand cri nègre.

Tu nous manques. Et merci comme Césaire pour les chaines intérieures enfin vaincues, les blessures refermées, le retour du henné sur les lèvres de l’exil, le pain quotidien de la langue, les frontières défuntes de la peau, la neige noire et l’hiver tropical, les quatre gouttes de sang. Merci Sédar pour l’Afrique délivrée des tiques et des quolibets, l’Afrique comme le cœur collectif de la terre, l’Afrique ressuscitée comme la promesse d’un pagne qui tombe dans l’abandon d’une hanche. Merci pour la mémoire heureuse de Kounta Kinté, la ruse des baleines, le chant de la race, la saison des grands orages. Avec toi et Césaire, mon cher poète, vous avez décousu toutes les insultes, la canne à sucre a rebaptisé pour toujours les routes de la sueur, les livres des nègres réécrits à l’encre de la lumière et l’honneur des tapis est d’un satin interminable. Avec toi Senghor, avec nombre de nos saints endormis, le Sénégal n’est plus le Sénégal, c’est désormais un pays qui abrite des tombeaux plus grands que son nom.

Je te salue Sédar par l’ordre alphabétique du tam-tam.

 

Amadou Lamine Sall

poète

Lauréat des Grands Prix de l’Académie française

La Conférence internationale de Yaoundé

Célébration et vision


De l’ensemble des célébrations marquant le 50e anniversaire de l’indépendance de dix-sept États africains cette année, celles qui se dérouleront au Cameroun se distinguent clairement. Certes le passé y sera célébré. Mais l’avenir y occupera une place significative, voire prépondérante. Tel est le sens de la Conférence internationale de Yaoundé des 18 et 19 mai prochains que les autorités camerounaises ont placée au cœur de leurs festivités nationales.

Cette initiative doit être saluée. Elle lie célébration et vision, mémoire du passé et exploration du futur. Elle fait d’un anniversaire un levier; d’une fête un investissement; des accomplissements des générations passées un socle pour les générations actuelles et à venir.

Le programme de cette conférence internationale rompt avec les sempiternels clichés concernant l’Afrique. Il témoigne des évolutions en cour d’un continent qui contient la plus grande réserve énergétique de la planète, constitue le dernier grand marché émergent et dispose de la plus jeune population du monde.

– L’Afrique est aujourd’hui, avec la Chine, le territoire le plus convoité du monde. Les nouvelles puissances dont notamment l’Inde, le Brésil, la Turquie et la Chine y investissent massivement et créent les conditions d’une compétition mondiale qui a tant fait défaut au continent. Ils bouleversent la fameuse relation Nord-Sud en portant à des niveaux jamais atteints la nouvelle relation Sud-Sud aux plans de l’investissement, des transferts technologiques, du commerce et de la création d’emplois. Ce faisant, ils placent durablement l’économie du continent au cœur de la mondialisation financière, économique et commerciale. Si les pouvoirs publics de ces puissances investissent dans les pays africains, le secteur privé international n’est pas en reste comme en témoigne la part croissante des fonds de Capital-Investissement que reçoit l’Afrique.

La conférence de Yaoundé prend acte et pose les questions suivantes : quelle stratégie pour que l’Afrique tire sa juste part d’une telle mutation? Quelle place pour l’Afrique dans l’échiquier mondial compte tenu de cette mutation? Comment valoriser le poids de l’Afrique dans le nouvel ordre mondial?

– L’Afrique est aujourd’hui et pour les décennies à venir le continent qui enregistre la plus forte croissance démographique, 700 millions d’habitants, soit 9% de la population mondiale en l’an 2000; 1,8 milliard en 2050, soit 27% de la population mondiale d’ici quarante ans. Voilà une évolution spectaculaire qui aura des effets majeurs sur le continent et concernant sa situation et son influence dans les affaires du monde. On a peine à imaginer les besoins qui découlent de tels chiffres : besoins en éducation, en santé, en logement, en emplois, en infrastructures de transport, urbaines, énergétiques, etc.

La conférence de Yaoundé pose la question suivante : Comment tirer profit de ce défi démographique?

Du programme de la conférence se dégage une idée nécessaire : les nouveaux atouts du continent doivent servir à combler ses besoins, les besoins des Africains. Ils doivent être mis à leur service. De cette idée générale, on est convié par les concepteurs de la conférence à l’examen des conditions concrètes du développement du secteur agricole, d’une meilleure exploitation des ressources naturelles, d’une juste protection de l’environnement, de la croissance du secteur privé et de la consolidation des institutions financières propres au continent.

Au plan politique, la conférence approfondira la relation entre bonne gouvernance et progrès économique. Elle évaluera de plus les progrès dans l’intégration économique de l’Afrique et ceux qui restent à concrétiser. Elle explorera enfin la question de l’Union continentale, cette idée certes difficile mais essentielle.

Nouvelles problématiques africaines, conditions du développement du continent, poids de l’Afrique dans la communauté internationale; tels sont les grands thèmes de cette conférence. Pour en débattre, outre le président Paul Biya, des politiques, des acteurs du secteur privé, des représentants de la société civile et des experts venus du continent et du monde entier.

Les cahiers de référence de la conférence sont solides et n’évitent pas les questions qui traditionnellement étaient glissées sous le tapis : rapport entre volonté politique et intégration économique; insuffisance dramatique de la ressource énergétique dans un continent qui regorge d’intrants hydrauliques ou solaires; invisibilité des retombées économiques de l’exploitation du sous-sol du continent; nécessité pour les acteurs internationaux traditionnels sur le continent de repenser leur relation avec l’Afrique; besoins de démocratie et amélioration du cadre juridique, fiscal et administratif des affaires. On est loin des béates répétitions qui ont meublé tant de conférences, colloques et autres symposiums.

L’esprit de la conférence de Yaoundé est sans précédent. Il témoigne d’une appropriation par les Africains de leur destin, d’une compréhension renouvelée de leurs intérêts et de la place de leur continent dans la géopolitique à l’œuvre au XXIe siècle. Il s’inscrit dans la célébration d’une libération et propose la vision d’une autre libération, celle des idées reçues, des poncifs éculés et des vieilles certitudes. Cette conférence est un acte de confiance en l’avenir de l’Afrique.

Jean-Louis Roy

« Shame », comme dirait Hillary Clinton, à ceux qui nous ont privé du spectacle d’ouverture des jeux paralympiques. Il aura été vu en direct dans plusieurs pays du monde… mais pas au Canada. Un spectacle superbe! Absente des olympiques, Radio-Canada était aussi absente des paralympiques. À quoi donc sert le service public s’il se déconnecte des évènements de cette importance?

Un spectacle superbe! Rien à voir avec le délire poétique et unilingue du très mauvais spectacle d’ouverture des jeux olympiques et celui, désastreux, qui les a clôturés. De la joie, de l’émotion, de belles histoires dont celle, inoubliable, de Terry Fox, de la sobriété, l’intelligence n’étant pas cette fois remplacée par les drapeaux. Du bilinguisme aussi. Pas d’asymétrie mais un équilibre acceptable : parole de Martin Deschamps, dont la prestation a été éblouissante.

Parlant de bilinguisme, ces jeux auront été un vrai révélateur. Certes, l’affichage et les annonces ont sauvé la mise, mais la piètre performance du président du Comité des jeux de Vancouver, John Furlong, a failli tout gâcher, pour ne rien dire du spectacle « australien ».

Le voici à deux reprises, encadré des présidents du Comité olympique international et du président du Comité des jeux paralympiques, Jacques Rogge, de nationalité belge, et Sir Philip Craven, de nationalité britannique, l’un et l’autre parfaitement bilingues. Si le premier a été avare de français à l’ouverture, il s’est repris dans son discours de clôture; le second a choisi de parler en priorité et abondamment en français.

John Furlong n’est pas obligé d’être bilingue ! Mais le président des jeux de Vancouver oui. Dans sa fonction depuis quelques années, il aurait pu – il aurait dû – se donner cette compétence dont le manque a été si flagrant. Il ne s’agit pas d’accabler le pauvre homme qui, par ailleurs à fait un succès des jeux de Vancouver, mais de dénoncer un système qui cache un volcan sous la neige. Dans des entreprises « nationales » qui utilisent des fonds publics fédéraux, on ne peut tout concevoir en anglais et en faire le déballage dans les deux langues officielles. La faillite est alors inévitable. Elle est dans la méthode. Elle est installée dans l’ADN du projet.

Le volcan sous la neige est dans la quasi-généralisation de cette méthode dans les entreprises fédérales de toute nature, dans le choix effectué par Ottawa de ne pas imposer des critères linguistiques quand il délègue ses responsabilités ou finance à haut niveau, comme ce fut le cas pour les Olympiques. Elle est dans le double jeu qui prédomine présentement à Ottawa… un discours qui dit le bilinguisme, une pratique qui le nie.

Le volcan sous la neige est aussi dans le démembrement général des lieux de responsabilité de mise en œuvre du bilinguisme. Ainsi, la cellule qui existait au Conseil privé, le ministère du premier ministre, a été abolie, transférée, nous dit-on, à Patrimoine Canada. De plus, les équipes qui, au Conseil du Trésor, veillaient à la mise en œuvre du bilinguisme, ont été démembrées, passant de plus de 60 à moins de 20 personnes. Confiée à l’École de la fonction publique du Canada, la responsabilité de l’enseignement des langues officielles a été récemment décentralisée… Ce qui est confié à tous n’est généralement accompli par personne! Ainsi glissent vers le bas la volonté et la pratique politique.

Le volcan sous la neige est dans ce reniement sournois, ce démembrement systématique, ce rejet qui ne dit pas son nom mais qui ravage l’idée même du pays.

RECONSTRUIRE

Demain, la compassion sera sollicitée par d’autres images que celles, horrifiantes, qui nous sont venues de Port-au-Prince depuis 10 jours. D’où l’importance de tirer le maximum des circonstances actuelles, si pénibles soient-elles, et de tout mettre en œuvre maintenant pour engager et réussir la reconstruction d’Haïti. D’où l’importance de la conférence qui se tiendra à Montréal le 23 janvier prochain et qui contribuera ou non à dégager l’esprit de cette entreprise colossale qui pourrait s’étendre sur deux décennies et davantage.

> Il s’agit certes de reconstruire ce qui a été détruit matériellement, les habitations par centaines de milliers, les routes par centaines de kilomètres, les bâtiments publics et tant d’autres infrastructures y compris celles du domaine de la communication, de l’énergie et de fourniture d’eau pour au moins deux millions de personnes. Mais à partir de quel plan, selon quel rythme, avec quel financement et sous quelle autorité?

> Il s’agit aussi de reconstruire les institutions, toutes les institutions, celles de l’État qui est « décapité » selon la terrible expression de Dany Laferrière : du Palais présidentiel à la quasi-totalité des ministères, de la Cour suprême aux commissariats de police, des hôpitaux généraux aux dispensaires de quartier, des Instituts spécialisés aux écoles de base, des établissements dispensant des services publics spécialisés, permis divers et autres documents administratifs aux institutions pénitentiaires. Il s’agit pour chacune de ces institutions de reconstituer les équipes décimées, de recréer leurs capacités administratives et de services. Mais à partir de quel plan, selon quel rythme, avec quel financement et sous quelle autorité?

> Il s’agit enfin de venir en aide à un nombre incalculable de personnes de toutes conditions et de tous âges, membres de familles démembrées, orphelins par milliers, personnes âgées devenues isolées, handicapés physiques et handicapés mentaux, hommes et femmes croulant psychologiquement sous le poids d’une telle accumulation d’épreuves. On dit le peuple haïtien résilient et il l’est en effet. Mais cette qualité ne le protège pas des effets actuels et à venir du stress extrême qui vient de s’abattre sur lui. Comment déployer cette aide en direction de centaines de milliers de personnes? À partir de quel plan, selon quel rythme… vous connaissez la suite!

Enfin, reconstruire peut-il signifier simplement recréer les conditions économiques et sociales prévalant en Haïti avant que la terre vacille : près de 50% des Haïtiens sans aucun statut civil et aucun enregistrement dans quelque registre public que ce soit, 65% affectés par le chômage et plus de 70% par l’illettrisme. Ces statistiques dessinent une société de toutes les pénuries au cœur de la plus riche région du monde. Les Haïtiens peuvent et doivent faire mieux, et nous avec eux, pour mettre fin au scandale de cette pauvreté extrême qui conjugue tous les dénis de droits humains. La reconstruction nous en donne l’occasion. Elle sera certes matérielle. Mais elle doit aussi viser à donner enfin des assises durables à la reconnaissance de la dignité des Haïtiens.

Cette reconstruction est vouée à l’échec si certaines conditions exigeantes ne sont pas respectées. La reconnaissance de ces exigences ou non fera de la Conférence de Montréal un levier de la reconstruction ou la réduira à un exercice de relations publiques, sans plus.

– La mise en place rapide d’une Commission internationale restreinte chargée, en partenariat étroit avec le gouvernement haïtien, de la reconstruction d’Haïti sous l’autorité d’une personnalité de très haut niveau; Haut Commissaire onusien nommé par le Conseil de Sécurité et disposant d’une autorité politique, financière et administrative indiscutable sur l’ensemble des ressources en provenance de la communauté internationale. Il doit aussi déterminer ses propres règles d’engagement et ne pas dépendre de celles prévalant dans plusieurs systèmes nationaux et qui sont, en soi, devenues des obstacles systémiques à la coopération internationale en raison de leur complexité, lourdeur et insensibilité aux situations singulières. Les noms des anciens premiers ministres Chrétien et Clark circulent.

Invoquant la souveraineté nationale, certains récuseront ce qui, à leurs yeux, constitue une forme dissimulée de tutelle. À circonstances éminemment exceptionnelles, réponses spécifiques et exceptionnelles. L’objectif est clair : Haïti doit être reconstruit et reconstruit rapidement. Les responsabilités sont aussi clairement établies. L’État haïtien doit être partie prenante de cette entreprise qu’il ne peut manifestement pas conduire seul.

– L’élaboration progressive et la mise en œuvre d’un plan de reconstruction matérielle, sociale et économique d’Haïti en lien étroit avec le gouvernement haïtien et les organisations de la société civile du pays. Chercher à reconstruire Haïti sans le consentement sollicité et obtenu de ses habitants est un passeport pour l’échec. Cette exigence est fondamentale.

– Enfin, compte tenu des circonstances, les organisations internationales et les États doivent mettre de côté leur déplorable habitude de faire des annonces, notamment d’appui financier, pour par la suite ne pas les respecter comme on a pu le constater par le passé. Ce trait de l’irresponsabilité éthique et politique des États est déplorable à tous égards. Peut-être faut-il créer un comité international de vigilance pour que cette honteuse méthode de relations publiques ne vienne pas, cette fois, décourager l’initiative et pervertir l’idée même de justice et de solidarité internationales. À cet égard, après cette phase initiale d’ajustement et de nécessaire compréhension du drame, les médias doivent reprendre leur fonction critique et cesser de se comporter comme les relais des politiques. Leur apport sera essentiel dans l’analyse et le suivi des choix effectués pour la reconstruction matérielle, politique, économique et sociale d’Haïti.

Texte paru dans le quotidien Le Devoir du 23 décembre 2009.

Deux ans déjà. L’invention géniale de Kofi Annan a survécu à tous les scepticismes. Depuis 2008, les 192 pays membres des Nations Unies subissent le même examen – l’Examen périodique universel (EPU) – concernant leur politique des droits de l’homme, comme on dit toujours dans la grande organisation. Dans la belle salle XX du Palais des Nations de Genève, décorée par le peintre espagnol Miquel Barceló, 96 pays ont déjà subi cet examen, 96 autres le subiront au cours des deux prochaines années.

Une première

Pour les États, cet examen constitue une première. En effet, jamais ils n’avaient eu à se soumettre à un examen exhaustif et public, à l’évaluation de leur politique et à la qualité de leurs institutions (ou les manquements de ces dernières) dédiées aux droits fondamentaux de leurs citoyens. Jamais ils n’avaient eu à présenter leur politique du domaine, à la soumettre à l’évaluation critique de tous les autres États, à répondre aux appréciations contrastées de ces derniers et de recevoir des recommandations pour sa mise à niveau. Jamais, ils n’avaient eu à répondre aux évaluations d’ensemble, aux propositions et aux critiques des ONG nationales et internationales et à celles des Nations Unies.

Un système imparfait mais fonctionnel

Le système repose sur une pluralité de références : un rapport national soumis par l’État qui est examiné, complété, voire mis à mal, par deux synthèses établies par le Haut-Commissariat aux droits de l’homme, la première résumant le savoir onusien, la seconde, les communications des ONG nationales et internationales. Le système prévoit l’intervention de trois pays facilitateurs assurant la liaison entre le pays examiné et le Conseil des droits de l’homme où s’effectue ce « grand oral ». L’examen lui-même prend la forme d’un dialogue interactif entre les représentants du pays examiné, ceux des États membres du Conseil et ceux de tous les autres États membres de l’ONU, s’ils le souhaitent. Enfin, l’opération se conclut par le dépôt de recommandations et la réponse du pays examiné.

À ce jour, tous les États appelés ont répondu présents et se sont soumis à l’EPU. Cette vaste opération n’a pas été remise en cause et n’a pas subi de blocage depuis ses commencements. Certes, aucun État n’échappe tout à fait à la tentation d’instrumentaliser le mécanisme. Certains l’ont fait sans retenue, d’autres avec nuances. À cet égard, l’analyse des documents nationaux est instructive. Au risque du ridicule, quelques uns, peu nombreux, dont Cuba, se sont posés en modèle et se sont faits les apologistes de leur propre politique. D’autres, dont le Canada, ont privilégié une description bureaucratique favorable de leur situation, une photographie de l’existant sans plus. Enfin, un troisième groupe d’États, dont l’Inde et le Brésil, ont proposé une radiographie de leur situation. Ces États n’ont pas craint de faire apparaître les limites de leur politique, les difficultés de leur mise en œuvre, les carences de leurs institutions, le poids des mentalités et leur volonté de surmonter ces obstacles redoutables.

Appelés à s’approprier les recommandations qui leur sont adressées, certains États, la Chine par exemple, ont rejeté toutes celles qui portent vraiment à conséquence et ont retenu celles qui ne menacent pas leur système clos. D’autres États ont effectué une sélection plus substantielle mais toujours très sélective. Enfin, une troisième catégorie s’est montrée réceptive en acceptant de nombreuses recommandations et en identifiant les voies et moyens de leur mise en œuvre.

Ce système intergouvernemental est imparfait. Trop de recommandations sont formulées dans des termes généraux. Trop de marges sont laissées aux États qui, au nom de la sacro-sainte souveraineté nationale, demeurent libres d’accepter ou de rejeter les recommandations qui leur sont adressées. Enfin, leur mise en œuvre est, elle aussi, l’affaire exclusive des États. Mais le système a le mérite d’exister. Il soumet toutes les puissances publiques étatiques à la question et proposent les mesures susceptibles de corriger ce qui doit l’être. Enfin, de ses travaux émergent un état des lieux concernant la protection des droits à l’échelle de chaque État et à l’échelle mondiale.

On a beaucoup dit, et avec raison, que la complaisance dominait les prises de position de certains États. Cependant, de nombreuses délibérations ont été transparentes, directes voire brutales. On lira, pour s’en convaincre, celles qui ont marqué l’examen de la Fédération de Russie, du Canada, des Philippines, de la Grande Bretagne, de l’Érythrée, parmi tant d’autres (http://upr-epu.org).

Un système perfectible et utile

La première qualité de ce système est de maintenir à l’agenda international la question des droits de la personne et de réaffirmer l’existence et la valeur de normes communes pour l’ensemble de l’humanité. Sa deuxième qualité est de forcer le débat et la proposition visant le plein respect de ces normes. Sa troisième qualité est de dire, pour chaque État, ce qui doit être abandonné ou initié pour que soit mise en œuvre une politique respectueuse de la dignité de tous et de toutes. Enfin, ce système imparfait est un système universel. Il s’applique à tous les États, sans distinction. Il les oblige, tous, à s’expliquer et les appelle à mettre à niveau leur politique de protection des droits en fonction des normes universelles et communes transcendant les nationalités et les particularités indéniables des uns et des autres. Son caractère universel est aussi illustré par cette disposition considérable autorisant et invitant tous les États à apprécier, voire à juger publiquement, tous les autres dans un domaine sensible de souveraineté. Cette forme d’ingérence mutuelle systématisée est sans précédent.

Cette appréciation et ce jugement portent sur le vaste domaine prévisible des discriminations. Mais ils identifient aussi les dénis radicaux : tribunaux d’exception, système judiciaire de complaisance, corruption, exécution extrajudiciaire, disparition forcée, torture, crime sexuel, trafic des personnes, censure, persécution des défenseurs des droits et abus systémique des droits des nations autochtones. Ainsi, de nombreuses déviations criminelles et barbares arrêtées par des États ont été mises à nu par d’autres États. Le « grand oral » n’a pas toujours été sans rigueur et sans vérité. Il a forcé parfois les esprits « à se représenter ce que cela signifie d’être jeté dans le monde sans aucune protection », selon les mots d’Herta Müller.

À mi-parcours de son premier cycle d’une durée de quatre années, il est possible d’affirmer que l’EPU a grandi. Sa maturation est indiscutable. Entre les premiers examens, début 2008, et ceux de décembre 2009, le contraste est saisissant. La complaisance et la prudence initiales ont fait place à plus d’exigence et plus de vérité. La toute première session d’examen a produit 309 recommandations dont 207 furent retenues, la dernière complétée en a compté près de mille, dont 730 furent retenues. Dans la grisaille actuelle de la mondialisation, ces dernières sont autant de percées de lumière.

Des avancées insuffisantes et inestimables

Il serait prématuré de dresser un bilan définitif de l’invention de Kofi Annan. Ce bilan devra notamment intégrer la mise en œuvre (ou non) par les États des recommandations reçues. À cette étape, il est raisonnable d’espérer et de croire que l’EPU produira de vrais résultats dans de nombreux pays. Certains sont déjà vérifiables, d’autres annoncés : signature et ratification des instruments internationaux des droits humains; mise à niveau, là où elles existent et, création là où elles font défaut, d’institutions nationales du domaine, modifications législatives visant à dissoudre diverses discriminations; ouverture des frontières aux enquêteurs internationaux, etc.

De Genève où se poursuit l’examen des États, l’attention doit se porter vers les capitales où la mise en œuvre (ou non) des recommandations donnera toute sa signification à ce système imparfait mais fonctionnel, perfectible mais non sans fécondité. Certes, il n’y aura pas de saut qualitatif mais il pourrait y avoir, il y aura, des avancées mesurables. Elles seront certes insuffisantes, mais, pour ceux et celles qui en bénéficieront, elles s’avéreront inestimables. En effet, tout enrichissement des conditions d’exercice des libertés humaines constitue un acquis précieux. Ce n’est pas dévaluer l’EPU dont l’existence mérite un appui critique que de rappeler que la reconnaissance effective des droits et la pratique des libertés humaines ne sont jamais données et jamais acquises définitivement, qu’elles appellent une attention de tous les instants, une défense éternelle.

À tous nos lecteurs, des vœux fervents de bonne année et aussi quelques engagements de notre part : une plus grande régularité et le partage du blogue avec quelques signatures prestigieuses. Amadou Lamine Sall est notre premier invité. Depuis Dakar, l’un des plus importants écrivains de la Francophonie nous parle de son pays, le Sénégal et aussi de l’Afrique, tous deux à bâtir autrement, nous dit-il.

Jean-Louis Roy


Que peut-on donc souhaiter à ce cher pays au seuil de cette nouvelle année 2010? Sûrement pas de vivre dans la peur, la haine, la pauvreté, l’indignité. Nous ne pouvons pas être ce peuple-là. Nul peuple d’ailleurs ne mériterait de vivre sous de telles perspectives. Ce n’est pas vrai que notre pays va bien. La mer est tombée dans l’eau, me dirait joliment ma maman! Mais il reste notre pays et nous l’aimons. Si nous vivions dans un monde sans « politique », nous serions certainement plus heureux. Dans la conduite de la cité, c’est la politique ou du moins la manière dont elle est exercée qui fait mal. Quand on pense que le plus grand nombre des Sénégalais a décidé de ne s’affilier à aucun parti, sinon à celui de la liberté, que ce sont les partis politiques qui nous isolent du paradis et empoisonnent notre quotidien, s’ils ne le rendent pas dangereux et inquiétant, on mesure l’injustice subie par l’immense majorité!

Mais ce n’est pas parce que notre pays va mal, qu’il doit en mourir. Il est de notre devoir et de notre responsabilité de veiller sur lui, de le soigner, de l’entourer de toute notre attention, même si attention ne rime pas avec privation et désespoir. Ces deux-là tuent maintenant chez nous, presque à égale distance du sida. Le dénuement et la honte tuent aussi, car notre peuple profond se nourrit encore de valeurs qui lui interdisent d’accepter un tel sort. C’est une mort dans le silence, quand on vous ôte jusqu’à cette dignité qui servait de repas et de boubou.

Depuis notre accession à la souveraineté nationale, les Sénégalais, d’ethnies différentes, ont donné le plus ardent des exemples de vie en commun. Cet héritage sans prix a fait du Sénégal un pays attachant. Pourquoi donc la politique et les politiciens voudraient-ils nous arracher ce si précieux legs? Pourquoi donc se déchire-t-on autant, en brisant les amarres pour nous conduire vers des vents et un océan d’où personne ne reviendra indemne? Il est temps de désarmer les cœurs de la haine. Nous savons combien un tel appel pourrait paraître surréaliste pour certains radicaux, quand on considère l’état social, économique, voire psychologique et psychiatrique même dans lequel se trouve notre pays. Mais c’est bien pourtant là, l’unique voie de salut. Si nous ne pouvons pas jeter les politiciens à la mer – ils ont de plus en plus des calculs et non des responsabilités – acculons les au consensus. Pour paraphraser l’universitaire néerlandais Ruut Veenhoven, nous ne demandons ni une société libérale, ni une société socialiste, ni une société social-démocrate, ni une société religieuse. Tout ce que notre peuple demande c’est à défaut de vivre heureux, de vivre tout court. Chez nous, ni la performance du discours politique, ni les sermons du vendredi n’ont créé un progrès social. En un mot, le Sénégal serait à sec. C’est la panne générale. Nous semblons ne plus rien attendre de la politique. Des compagnonnages idéologiques inattendus et contre-nature qui ont même tourné en complicités amoureuses, ont fini par virer au rapport de force, à la haine. Des blessures se sont ouvertes qui ne se refermeront pas de sitôt. Des vengeances mûrissent en silence.

Notre pays mérite t-il cela? Devons-nous préparer notre avenir avec tant de couteaux qui attendent?

Levons-nous tous pour dire que cela suffit. Appelons à la mesure, à l’honneur retrouvé. L’acte citoyen n’est pas seulement de se révolter contre les injustices sans nom et il faut se révolter. L’acte citoyen consiste surtout à œuvrer pour la concorde. C’est à l’Etat, le premier, de trouver les solutions justes pour freiner la course vers le chaos. Nous devons tous tenter de choisir des voies moins tragiques. Notre pays a besoin d’un nouveau souffle politique, religieux, car mêmes ceux-là qui ont pris le parti d’être les compagnons de l’islam, ont déserté, parmi les plus nombreux, les vrais chemins de Dieu et dévoyé depuis bien longtemps Sa morale et Son éthique. L’impasse aujourd’hui est si cruelle, la rupture si totale, qu’il nous faut s’arrêter, faire le décompte de nous-mêmes. Nous sommes au cœur du vide éthique et philosophique au profit de la tyrannie du gain. Je ne veux pas croire que la modernité avec sa « décadence morale qui frappe l’humanité » ainsi que l’extrême acuité du poids du social, aient autant castré notre élan vers le Sacré. A penser désormais qu’il faut secourir Dieu et non Ses sujets!

Ce qui fait peur aujourd’hui, c’est bien le choc des ignorances. Il s’y ajoute que nombre de chefs religieux musulmans ne paraîtraient plus, à l’image de ceux d’hier, constituer des régulateurs de tension sociale et politique. Il existe désormais trop de délestages entre eux et nous. Par ailleurs, les Sénégalais, parmi les plus nombreux, ne sauraient également être vierges de toute critique. Il nous faut en effet d’inoxydables valeurs civiques que nous ne possédons plus. La discipline est garante du développement, de la cohésion et de l’harmonie d’une société. Elle différencie le civilisé du sauvage. Elle est le premier respect de soi avant les autres. Faudrait-il un jour aller « de la morale au droit » si l’anarchie le justifiait? La responsabilité, note Sartre, c’est la revendication des conséquences de la liberté. Bien sûr, le sismographe de la République est le premier magistrat de notre pays. Il lui faut plus que d’être un homme. Il doit être le repère et l’horloge de la nation. Au sommet de la montagne, il est le premier vigile sur qui pèsent notre sécurité et notre sérénité. Mais face à tous les maux, nous devons cultiver un esprit de grandeur et de dépassement. Préférons la révolution à l’émeute. Posons des actes fondateurs et historiques au seul profit de notre peuple. Pour cela, il nous faut un trésor de sérénité, une infaillible lucidité. Il s’agit surtout de donner aux populations, parmi les plus atteintes, les plus déshéritées, la dignité de vivre et de pouvoir chaque matin regarder leurs enfants sans baisser les yeux. Avant de penser aux fleurs, il faut penser au pain, disait Senghor.

A la vérité, sans sourciller, nous reconnaîtrons tous que ce n’est pas le peuple sénégalais qui a failli dans ses choix, mais bien ceux à qui il a toujours confié son avenir. Mais notre destin n’est pas scellé. Il y a l’avenir. Et c’est cela qui forge l’espoir. Aucun homme politique ne peut s’enorgueillir aujourd’hui de venir nous dire que les politiques ont rempli leur mission. La politique a stocké trop de venin dans le corps des Sénégalais. Il faut maintenant dépenser ce venin en repentance et bâtir autrement notre pays. Mon ami l’ambassadeur de Tombouctou disait paradoxalement que « nous avons besoin des hommes politiques, et les pires, car ce sont ceux-là qui nous tiennent éveillés et vigilants au sein d’Etats qu’ils rendent fragiles et désespérés ». Allez savoir!

Le peuple sénégalais a besoin, quant à lui, de respect. Le respect est le premier visage de la morale. Evitons de n’avoir demain que le remords comme compagnon de notre révolte. Nous devons être tous à la fois responsables de l’honneur de la République et pas chacun, isolément, de son propre honneur, même si certains ont courageusement choisi de n’être responsables ni de l’un ni de l’autre. C’est là le raffinement de l’immoralité. Cela s’appelle d’un mot : la fin de l’histoire. Notre pays a cette réputation d’être privé d’or mais pas de venin. Ce n’est pas toujours du chaos que renaît l’ordre. Force doit plutôt rester à la loi, même s’il arrive qu’elle soit humiliée, déconsidérée; à la justice même si la nôtre a été accusée, à tort ou à raison, d’être installée dans une longue sieste, sinon d’être « en guenilles ». Elle se réveillera si ce dont on l’affuble est vrai, car je garde d’elle l’image admirable et intraitable de hauts magistrats dont certains, parmi les plus nombreux, ont donné à notre pays son rang, défendu la démocratie au prix de leur vie, fait espérer à la force de croire au droit. La justice est notre ultime recours, car elle seule « peut montrer la limite de leur puissance aux détenteurs du pouvoir et donner sa dignité à l’organisation des sociétés humaines ». Hormis Dieu, seule la justice est au-dessus de tout. Toutefois, sachons tous, où que nous servions, qu’il est des péchés pour lesquels il n’existe de pardon ni sur terre ni aux cieux. Donnons-nous un temps dans ce pays pour ne jamais arriver à la guerre civile et appelons ce temps: l’éternité. Battons-nous pour ce que nous construirons ensemble de beau et de grand, pour ce que nos devanciers nous ont déjà laissés de solide et d’exemplaire, et non pour ce que nous allons détruire pour longtemps en mettant le Sénégal en péril. La démocratie n’est pas un confort, c’est un espace de désaccords et d’adversités, mais pas de haine, d’appel à la mort et au néant. Ne jamais oublier surtout que la plus grande humiliation que l’on peut infliger à son peuple, c’est de laisser l’impunité vivre et s’engraisser. Nous ne sommes pas encore un pays où on ouvre la bouche que chez le dentiste. Le voudrait-on, ne le pourrait-on jamais. Les forces vives de ce pays le démontrent chaque jour dans leur combat souffrant mais tenace pour la liberté.

C’est un poète, Paul Eluard, qui nous apprenait ceci : si je suis sur la terre / c’est que d’autres y sont aussi. Ce monde est petit / petit comme une journée. Pour dire que personne ne naît seul, que nous devons veiller à ceux qui souffrent près de nous, sans micro; que la vie est un aéroport, un espace de transit; que nous devons privilégier l’éthique avant le travail, car elle est le préalable à une société saine, c’est elle qui récompense et arme une conscience reposée et propre, commande la pugnacité qui ouvre les portes du développement. Il reste bien sûr le plus inacceptable : l’inculture! Le Sénégal est beaucoup trop petit, trop étroit, et l’Afrique trop inquiétante encore dans sa marche vers l’unité, pour que nous nous payions le luxe d’un déchirement sans nom. On aurait tourné le dos à tout ce qui avait jusqu’ici fondé notre nation et notre spécificité. On aurait fait offense à nos saints, à nos mères, à nos pères qui ont tant veillé et tant prié pour leur pays. Ma fierté c’est quand je suis à Lisbonne, Tokyo, Moscou, la Havane, Johannesburg, Paris, Hanoï ou Cayenne, et que l’on me demande toujours : Comment va donc ce pays où la gaieté est si contagieuse et où les femmes sentent si bon? Faisons que nos amis du monde entier, du Sahara à l’Antarctique, gardent de nous et de notre peuple, pour longtemps, ce sourire sénégalais qui est le soleil du cœur.

Puisse Dieu précéder toujours les Sénégalais, qu’Il commande leur cœur et bénisse ce grand petit pays malgré les vents mauvais, le fouet des privations. Bonne année à tous!

Amadou Lamine Sall

Poète

Lauréat des Grands Prix de l’Académie française